Le retour du Djidji Ayôkwé : Venance Konan rompt le silence

  • Par Akina De Kouassi
  • 06 Mars 2026
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La question de la restitution des biens culturels africains continue d’alimenter les débats sur le continent et au-delà.


En Côte d’Ivoire, l’actualité est marquée par l’annonce imminente du retour du Djidji Ayôkwé, le tambour sacré du peuple atchan emporté par les colons français au début du XX? siècle. Une restitution symbolique qui suscite à la fois espoir, réflexion et introspection sur la manière dont les Africains eux-mêmes perçoivent leur héritage culturel.

Dans une chronique publiée sur sa page Facebook, le journaliste et écrivain ivoirien Venance Konan a livré une analyse lucide et parfois critique de cette restitution historique.

Un symbole de retour patrimonial

Selon le chroniqueur, tout semble désormais prêt pour que le Djidji Ayôkwé regagne enfin la terre ivoirienne. Cet instrument sacré des Atchans, peuple autochtone de la lagune Ébrié, n’est pas un objet ordinaire. Long tambour en bois autrefois utilisé pour transmettre des messages à distance entre villages, il incarne une part essentielle de l’organisation sociale et spirituelle de ce peuple.

Sa restitution revêt une importance particulière, selon qu'il s’agira du premier objet artistique ou cultuel ivoirien rapatrié depuis l’époque des indépendances. Un événement rendu possible par une loi française adoptée en 2020, qui ouvre la voie au retour de certaines œuvres emportées pendant la période coloniale. Pendant longtemps, la législation française considérait en effet les œuvres conservées dans les musées nationaux comme « inaliénables ».

Or, selon les estimations, plus de 90 000 objets culturels africains seraient aujourd’hui conservés en France, dont les deux tiers au Musée du Quai Branly à Paris. D’autres puissances coloniales européennes comme la Belgique, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne possèdent également des milliers d’objets issus du patrimoine africain.

Malgré les promesses, les restitutions restent timides. Le Bénin a reçu 21 œuvres, la Côte d’Ivoire une seule, le Djidji Ayôkwé, et le Sénégal a récupéré le sabre de El Hadj Omar Tall.

Une question dérangeante : voulons-nous vraiment ces objets ?

Dans sa chronique, Venance Konan soulève toutefois une interrogation délicate. Sommes-nous réellement pressés de récupérer ces œuvres ?

Il évoque un débat télévisé récent où un intervenant s’interrogeait sur l’intérêt réel des populations africaines pour ces objets. Depuis les indépendances, observe-t-il, les États africains ont rarement manifesté une volonté forte de récupérer ce patrimoine. La faible fréquentation du Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire à Abidjan semble d’ailleurs illustrer ce manque d’engouement.

Le journaliste rappelle aussi une réalité souvent passée sous silence. Si de nombreuses œuvres ont été pillées ou emportées de force pendant la colonisation, d’autres ont été offertes ou vendues par des Africains eux-mêmes, parfois pour satisfaire les colons ou par simple cupidité. Certaines ont même été retirées pour être sauvées de la destruction.

Une rupture culturelle héritée de l’histoire

Pour Venance Konan, le rejet de certains objets culturels s’explique également par une évolution historique profonde. La colonisation, associée à l’expansion du christianisme et de l’islam, a longtemps contribué à présenter les objets issus des traditions africaines comme diaboliques ou fétichistes.

Sous l’influence de nouvelles croyances religieuses et d’un désir de paraître « civilisés », de nombreuses œuvres rituelles ont été détruites ou abandonnées. Dans les premières années de l’indépendance, explique-t-il, certains Africains cherchaient à se distinguer de leurs traditions ancestrales pour adopter les codes culturels occidentaux.

L’exemple inspirant du Bénin

Le chroniqueur évoque néanmoins une évolution des mentalités, portée notamment par les nouvelles générations. Il cite en exemple le Bénin, où il a récemment assisté à l’arrivée des œuvres restituées par la France.

Exposées au palais présidentiel, ces pièces ont attiré des milliers de visiteurs, parmi lesquels de nombreux enfants et jeunes venus redécouvrir une part de leur histoire. Le pays a choisi de faire de la valorisation de sa culture et de son patrimoine un axe central de sa politique.

Le Vodoun, religion traditionnelle longtemps marginalisée, y est désormais reconnu comme un patrimoine culturel et touristique majeur. Les Vodoun Days, organisés chaque année, attirent des visiteurs venus d’Afrique, d’Europe et des Amériques.

Un défi pour la Côte d’Ivoire 

Pour Venance Konan, la restitution du Djidji Ayôkwé représente donc bien plus qu’un simple transfert d’objet. Elle pose la question de savoir notre rapport à notre propre héritage culturel.

Dans une société souvent tournée vers les urgences économiques, la valorisation du patrimoine reste encore secondaire. L’éducation culturelle des jeunes générations, souligne-t-il, demeure un enjeu crucial.

Le retour du Djidji Ayôkwé sera ainsi un test symbolique. Permettra-t-il de raviver l’intérêt des Ivoiriens pour leurs racines, ou restera-t-il un événement protocolaire de plus ?

La réponse se mesurera peut-être simplement au nombre de citoyens qui feront le déplacement pour voir ce tambour historique lorsque, enfin, il retrouvera la terre de ses ancêtres.

 

Akina Dekouassi

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