Culture et tradition: Quand l’héritage ancestral oblige de nombreux jeunes à l’exil.

  • Par Akina De Kouassi
  • 01 Avr. 2020
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L’Afrique et ses valeurs ancestrales sont d’une richesse indiscutable. C’est donc de génération en génération que ces héritages de la tradition sont légués de père en fils selon les uns et coutumes  des uns et des autres.


Seulement voilà, dans le transfert générationnel de l’héritage ancestral, tout ne se passe pas toujours comme prévu. Car ils sont nombreux ces jeunes qui n’ont pas toujours envie d’être les gardiens de la tradition pour diverses raisons. Se mettant ainsi en conflit ouvert avec leurs familles. Ces témoignages que nous avons recueillis sont édifiants…

A distance de la tradition…

Rentrer définitivement au village pour garder les masques ou même en devenir le principal danseur, être le garant de tous les fétiches de la famille, devenir le chef guerrier d’une génération, porter des gris-gris de la famille afin de la protéger…La liste de ces héritages ancestraux est longue. Et c’est souvent des passages obligés pour de nombreux jeunes pour, dit-on, garantir leur vie et celle de leur famille. Si ce sujet brûlant n’est pas toujours mis sur la table de discussion du législateur, force est de constater que beaucoup de jeunes subissent en silence ces exigences culturelles.

Dimanche 23 février 2020, il est 15 heures. Dans une résidence dans le quartier des 2 plateaux, dans la commune de Cocody, nous avons rendez-vous avec un homme. Il a 47 ans et réside en Belgique depuis 15 ans. Il a souhaité garder l’anonymat pour cet entretien. Et nous comprendrons plus tard les raisons : « Je suis originaire d’un village de l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Depuis l’âge de 27 ans, ma famille m’a choisi pour être le danseur du masque sacré de la famille. J’ai catégoriquement refusé. On m’a lancé toutes sortes de malédictions. J’ai même été paralysé pendant 11 mois mais je n’ai pas cédé. Dieu seul sait comment je m’en suis en sorti. C’est un miracle si je vous parle  aujourd’hui. J’ai dû quitter le pays en cachette pour l’Europe. Ça fait plus de 15 ans que je vis en Europe mais chaque fois que j’arrive  à Abidjan, je suis obligé de me cacher. Aucun membre de ma famille ne sait que je suis là. J’ai failli mourir à cause de cette affaire de tradition…», nous a-t-il confié. Poursuivant, il nous révèle que certains parents de son village continuent de le harceler.

Cette situation, H.V, aujourd’hui devenu informaticien, l’a aussi vécue. Lui qui a dû fuir la Côte d’Ivoire en 2009 pour rejoindre le Maroc avant de se retrouver en France puis aux États-Unis. Et cela, pour ne pas retourner au village où il devait être investi dans les attributs de chef guerrier. L’homme hésite encore à revenir en Côte d’Ivoire : « Mon pays me manque mais je suis obligé de rester loin car j’ai toujours cette peur qui m’envahit quand je pense être victime des pratiques peu orthodoxes des membres de ma famille. Je reste persuadé que moins l’on a de mes nouvelles, mieux c’est. Mes enfants disent toujours qu’ils veulent connaître mon pays mais j’ai peur de les embarquer dans une aventure périlleuse. Quand ils seront en âge de comprendre, je leur expliquerai ».

« Ce n’est pas de la tradition, c’est de la sorcellerie »

Ce sont les propos de Norbert Tanguy, professeur de lycée qui dit avoir vu son neveu mourir à cause de cette affaire de tradition. Il a d’ailleurs été très amer quand nous l’avons retrouvé le jeudi 5 mars 2020 dans la commune de Yopougon, à quelques encablures de l’établissement où il enseigne le Français : « Mon neveu Eric vivait en France quand son père l’a appelé un jour pour lui dire qu’il devait rentrer au pays. La raison évoquée, c’est qu’il devait avoir une initiation dans la forêt avant de retourner en France avec des fétiches et autres talismans qu’il devait soigneusement garder discrètement chez lui, loin du regard de sa femme et de ses enfants. Mon neveu m’a expliqué cela. Personnellement, je n’étais pas d’accord avec cette pratique révolue mon neveu utérin a refusé la proposition de mon beau-frère, son père. Six mois après, j’ai appris que mon neveu a été rapatrié. Quand il est rentré à Abidjan, il a sombré dans la dépression, la drogue puis un jour, il a été retrouvé sans vie dans les labyrinthes d’un bidonville sis dans la commune de Port-Bouët, au sud d’Abidjan. Je suis persuadé que sa mort est liée à cette affaire de coutume à laquelle il a décidé de se soustraire. Cela m’a vraiment écœuré et révolté. Je crois que ce n’est plus une affaire de tradition, c’est de la sorcellerie ».

Qu’en pensent les « vieux » ?

Le respect de la tradition et de l’héritage ancestral sous toutes ses formes crée bien souvent des conflits de générations. En effet, de nombreux jeunes estiment que les « vieux » du village ne tiennent pas compte de l’évolution de la société et autres croyances religieuses des uns et des autres. Ils sont même accusés au regard de ce qui précède, d’user de moyens occultes pour punir ces jeunes qui enfreignent aux us et coutumes. A ces accusations, ce chef de famille est catégorique : « La tradition, c’est la tradition. Et il faut la respecter. Quand la tradition vous appelle, vous devez répondre présent, quel que soit le lieu où vous vous trouvez dans le monde. » A la question de savoir pourquoi certains « vieux » au village utilisent-ils des moyens occultes pour punir les réfractaires, ce chef de famille, comptable à la retraite, répond : «Il faut prouver aux jeunes qu’on ne joue pas avec l’héritage ancestral… ».

Nanan Jean Martin Abolé, Chef Central par intérim de la Communauté Akyé de la Commune de Port-Bouët, quant à lui, préfère nuancer les choses : « Si de nos jours, certains jeunes refusent d’être les gardiens de la tradition, c’est bien parce que beaucoup sont convertis au christianisme, d’une part, et d’autre part, à cause des exigences de la coutume. Certaines activités traditionnelles sont jugées sataniques et la pratique de la sorcellerie est fréquente dans certaines familles. Ceux qui n’y sont pas préparés, peuvent y perdre la vie. Je me souviens d’une jeune fille que le père préparait à sa succession pour la surveillance des fétiches de la famille. Cette dernière, étant chrétienne, a refusé l’offre. Son père l’a menacée de mort mais elle est restée ferme sur sa décision en demeurant dans la prière ». Comme pour dire que si elle ne s’était pas accrochée à sa foi religieuse, elle aurait pu perdre la vie.

Au regard de ce qui précède, on peut dire, sans se tromper, que le phénomène est  bien réel. Et pour beaucoup de jeunes, la seule alternative qui s’offre à eux pour sauver leur vie face à ces exigences de la tradition, c’est de s’exiler loin de leurs pays d’origine.

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