Afrique: Amadou Hampâté Bâ, un siècle de savoir partagé

  • Par Saidi Mamadou Ouedraogo
  • 05 Fév. 2020
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Né en 1900 à Bandiagara, au centre-est du Mali, Amadou Hampaté Bâ est l’un des garants des traditions orales ouest africaine.


D’ethnie peulhe, Hampaté Bâ entre à l’école coranique en 1907 chez Thierno Kounta. A la mort de celui-ci, la relève de sa formation sera assurée par Thierno Bokar.

Issu d’une famille noble, Amadou Hampaté Bâ est réquisitionné par l’administration coloniale pour faire partie des pensionnaires de l’école française surnommée ‘’l’école des otages’’ à Kayes. Sa mère Khadija Paté s’y oppose et souhaite le racheter à tout prix, de crainte que l’école française ne fasse de son fils un infidèle. Pour mettre ses plans à exécution, elle va prendre conseil auprès de son cousin Tierno Bokar. Celui-ci lui dira :

« Pourquoi le fait d’aller à l’école rendrait-il Amadou infidèle ? Le Prophète l’a dit lui-même : « La connaissance d’une chose, quelle qu’elle soit, est préférable à son ignorance » et surtout : « Cherchez la connaissance, du berceau au tombeau, fût-ce jusqu’en Chine ! ». Kadidja, ma sœur, ne t’interpose pas entre Amadou et son Seigneur. Celui qui l’a créé est mieux informé que nous sur sa destinée, laisse donc Amadou entre ses mains. »

Ces paroles la convaincront de laisser Amadou Hampaté Ba à aller à l’école française. Amadou Hampaté Bâ se montre élève brillant, largement au-dessus de la moyenne. Il franchit rapidement les niveaux et termine avec mention honorable son brevet d’étude indigène.

Tidjani, le beau-père d’Amadou Hampaté Ba, lui a fait bénéficier d’une éducation profondément tournée vers la tolérance à tous les niveaux, comme il nous l’explique dans son œuvre Amkoulell, l’enfant peul:

« Mon père Tidjani, bien que musulman extrêmement rigoureux pour lui-même et sa famille, était très tolérant. Il avait fait sienne la parole du Coran « Point de contrainte en matière de religion, la vérité se distingue elle-même de l’erreur » (II, 256). J’avais un petit camarade chrétien prénommé Marcel et qui allait régulièrement à la messe le dimanche. Un jour, poussé par mon éternelle curiosité, je l’accompagnai pour voir ce qui se passait à l’intérieur. Dès mon retour à la maison, je fis part à mon père de cette expérience et lui décrivis en détail le cérémonial, les chants, les paroles et les attitudes du prêtre, que j’avais soigneusement observées. Je savais qu’il ne me blâmerait pas, car, comme Tierno Bokar, il ne s’opposait pas à ce qui pouvait contribuer à augmenter les connaissances, et surtout à ce qui pouvait permettre de juger d’une chose par soi-même et non par des on-dit. Il m’écouta calmement, et comme je lui demandais si je pouvais y retourner, il me répondit :

« Accompagne ton camarade si tu le désires. Écoute tout ce que le prêtre dira, et accepte-le, sauf s’il dit qu’il y a trois dieux et que Dieu a un fils. Dieu est unique et il n’a pas de fils. À part cela, prends et retiens dans ses paroles, tout ce qu’il y a de bon et laisse le reste.»

Il est retenu pour aller à William Ponty au Sénégal afin d’y terminer ses études. Sa mère s’y oppose catégorique et le contraint à démissionner pour la rejoindre à Kati. Cet acte va lui coûter cher car pour le punir il est affecté en Haute- Volta (actuel Burkina Faso), à quelques milliers de kilomètres de là, avec le titre « d’écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable » en 1921. Amadou Hampaté-Bâ se montre rapidement agent modèle et gagne rapidement le respect de ses chefs ainsi que la confiance des notables de Ouagadougou. C’est ainsi qu’il est introduit chez le Mooro Naaba, chef suprême des Mossis, par un marabout peulh. C’est là que sa curiosité et sa passion pour les histoires orales resurgissent et il commença le recueillement des traditions orales. Il nota donc tout sur la tradition Mossi. Il en fit autant à tous les postes où il aura à exercer.

Son humanisme l’amène parfois à jouer de malice pour sortir ses frères africains de certaines situations indélicates face à l’administration coloniale. Amadou Hampaté-Bâ a franchi tous les échelons possibles dans l’administration coloniale. Il est ensuite affecté à la demande de son grand ami Théodore Monod à l’Institut français d'Afrique noire (Ifan) à Dakar pour lui éviter des tracasseries dont il était constamment l’objet à cause de son de ses proches relations avec le hamalisme, une secte islamique peu appréciée par les autorités. Une fois à l’Ifan, il se consacre entièrement au recueillement des sources orales pour rendre compte et conserver l’histoire des peuples d’Afrique noire auprès des derniers dépositaires de cette histoire. D’où sa célèbre phrase :

« En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle. »

Il a donc entrepris des tournées dans les hameaux, villages et contrées d’Afrique pour comprendre et transcrire les rites, us et coutumes des peuples d’Afrique. De ce travail est paru en 1955 en collaboration avec Jacques Daget le premier livre d’histoire totalement reconstituée grâce aux sources orales.

En 1960, il crée l’institut des sciences humaines à Bamako. En 1962, il est élu membre du Conseil exécutif de l’UNESCO. En 1966, il participe à l’élaboration d’un système unifié pour la transcription des langues africaines. De 1962 à 1966 il est nommé ambassadeur du Mali en Côte d'Ivoire. En 1975, son disciple Alfa Ibrahima Sow et lui seront récompensés par l'Académie Française en reconnaissance des services rendus à la langue française (Médaille d'argent du Prix de la Langue Française).

A partir de 1970, il cesse toutes fonctions officielles pour se consacrer à ses travaux personnels de recherches.

En 1974, il est élu membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer.

En 1979, il est élu membre de la société des gens de lettres.

Amadou Hampaté-Ba a reçu divers titres honorifiques : il est fait Commandeur de l’Ordre National de Cote d’Ivoire, Etoile noire du Benin, médaille d’honneur du travail en France, officier des palmes académiques en France, Chevalier de la légion d’honneur et officier des arts et lettres.

Amadou s’est éteint à Abidjan le 15 mai 1991, après 91 ans de vie bien remplie. Depuis le 09 janvier 2002, à l'initiative des héritiers appuyés par des intellectuels et l'Etat Ivoirien, une fondation a été mise sur pied en son nom à Abidjan pour conserver et vulgariser sa production intellectuelle immense.

« En Afrique traditionnelle, l’individu est inséparable de sa lignée, qui continue de vivre à travers lui et dont il n’est que le prolongement. C’est pourquoi, lorsqu’on veut honorer quelqu’un, on le salue en lançant plusieurs fois non pas son nom personnel (ce que l’on appellerait en Europe le prénom) mais le nom de son clan : « Bâ ! Bâ ! » ou « Diallo ! Diallo ! » ou « Cissé ! Cissé ! » car ce n’est pas un individu isolé que l’on salue, mais, à travers lui, toute la lignée de ses ancêtres. »

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